reflexion autour de trois spectacles : Rance Gression de Ludor Cytrik, Vestiaire non surveillé de Peter Shub et MURS, la performance déambulatoire de la compagnie catalane: La Fura dels Baus

Ce blog est né de l’envie d’une mise au travail intellectuel dans le champ du spectacle vivant.

J’ai toujours aimé voir des spectacles.Théâtre, danse, mime, clown, comédies musicales, spectacles de rue, art du cirque, marionnette…
Je n’ai jamais eu d’apriori. Des tas de choses m’étonnent, m’interpellent et me réjouissent toujours.

Pourtant, depuis quelque temps, des productions me questionnent et parfois j’en ressens un certain désappointement.
Aussi m’a-t-il semblé intéressant de me questionner sur les influences et les différents axes que je pouvais entrevoir dans le domaine du spectacle vivant.

Ces changements dans le domaine du spectacle vivant qui m’interpellent et me questionnent sont-ils liés au politique, aux mouvements de l’histoire dans son aspect économique, idéologique, sociétal ?

Certaines de ces réflexions, je l’espère, me permettront de trouver du sens et peut être de mieux comprendre, d’une part ce que nous allons chercher lorsque nous allons au théâtre et d’autre part ce qu’on nous invite à croire, à penser, à ressentir.

Je tenterai également de réfléchir autour de la question de l’intime. Quelle place lui accordons nous ? Que voulons-nous en savoir de celui-ci, cette part cachée, invisible acteur logé en nous ?

Tout en restant dans le domaine de mes compétences (c’est-à-dire le monde du spectacle vivant), je souhaite que ces réflexions puissent donner aux lecteurs l’envie d’aller voir par eux-mêmes les productions dont je parlerai, mais aussi bien d’autres, afin qu’ils s’engagent eux aussi dans une réflexion que nous pourrions mettre en commun, une réflexion qui appelle à une certaine vigilance.

Pour ce premier article, je vous parlerai tout d’abord de deux spectacles :
Rance Gression de Ludor Cytrik et Vestiaire non surveillé de Peter Shub.
Eh oui commençons par des clowns !
C’est lors de la septième édition du festival : Le Très Grand Conseil Mondial des Clowns, que j’ai pu découvrir ces deux artistes.
J’ai trouvé intéressant de mettre en parallèle leur travail qui est très différent l’un de l’autre. L’un se situant plutôt sur le versant du bouffon, l’autre sur celui du clown anglo-saxon et du divertissement.

Enfin dans un dernier temps je vous parlerai de MURS, performance déambulatoire de la compagnie catalane La Fura dels Baus, une compagnie de renommée mondiale et pour certains toujours mythique, créée à la fin des années 70 sur les ruines du franquisme

 Sur Ludor Citrik…

Dès les premières secondes de son apparition, Ludor Citrik nous embarque sur un terrain où rien n’est stable, où tout, à tout moment, peut dévier, déraper, devenir dangereux.
Pour exemple, un enfant dans l’assistance, qui s’est permis une réflexion, est tout simplement balancé par-dessus une balustrade, ou encore une poussette est éjectée dans le public.
Ludor n’est pas consensuel, c’est un enfant terrible.
Ces quelques premières minutes, nous le comprenons sont vitales. Elles ont suffi à Ludor Citrik pour sentir la salle. Il l’a jaugée.

Aujourd’hui, la salle a eu peur, peur pour de vrai, tout en étant un peu offusquée. Il est vrai que cette histoire de danger ne tient qu’à un fil.
Mais une salle qui dès le départ vous déteste, ce n’est pas très bon pour un professionnel. Difficile de savoir ses limites, quand on est du côté du terrible…

 Ludor Citrik va-t-il accepter de s’assujettir à son public ?
C’est le moment pour lui de renverser la vapeur et de dérouler son spectacle sur le fil de l’improvisation et de sa propre mise en danger.

Ainsi, une poubelle trouvée sur son chemin sera-t-elle ouverte et c’est avec les détritus de celle-ci, qu’il nous convoquera à son introspection et à sa mise à nu.

Avec une aisance toujours certaine, Ludor Citrik qui, nous le comprenons, a gardé la main sur son public, interroge, drague, questionne. Le regard du public l’intéresse : « Tu aimes ce passage ? », lui demande-t-il en faisant mine que son avis a une réelle importance.

Mais Ludor Citrik est aussi un maître de la pirouette émotionnelle et cette dernière va lui permettre de maltraiter ce même public qui, un instant auparavant, était gentiment dragué.
« Alors c’est ça que tu veux ?! » lui lance-t-il, d’une petite voix aiguë et agaçante en faisant un truc idiot et banal avec des poireaux trouvés eux aussi dans le fond de son sac poubelle.
Pirouettes et va-et-vient du côté du sale et du dégueulasse.
Ouverture de la bouche, Ludor tente d’engouffrer obsessionnellement, les gros poireaux dans le fond de sa gorge. Impossible ensevelissement, « ça chatouille », avoue-t-il à son public qui, pour la plupart, s’est mis à bien l’aimer et voudrait l’inciter à arrêter.

Enfin, après avoir consenti au fait que les poireaux plongés dans le fond de sa gorge est bien une chose désagréable et même dangereuse (on l’a compris, on en a un certain plaisir, Ludor Citrik est de ceux qui pourraient bien aller jusqu’au bout), on finit par souffler. Celui-ci enfin se met à l’écoute du public et abandonne cette tentative perdue d’avance. Mais nouvelle pirouette, le voilà qui recrache dans une petite boîte tupperware, les bouts de poireaux qu’il avait réussi à croquer, puis à mâcher.

La boîte en plastique transparente, remplie d’un vomi verdâtre est alors proposée aux spectateurs comme pique-nique. « Tiens partagez vous ça et faite passer… », lance-t-il à la salle. « Berk ! » répond celle-ci d’une seule voix, dégoutée, mais néanmoins obéissante. La boîte de tupperware passe de main en main.

Nous sommes à plus de la moitié du spectacle et un événement va alors me questionner.
Je remarque que la boîte de tupperware vient d’être balancée à nouveau dans l’arène du clown, c’est-à-dire sur scène.
Celui qui l’a relancée n’y est pas allé de main morte, la boîte s’est écrasée dans les jambes de Ludor. Ce spectateur est-il lui aussi un enfant terrible ?
Ludor Citrik, quant à lui, s’il a vu atterrir à ses pieds l’objet, ne réagit pas.

Je comprends que ce n’est plus le moment pour lui de ralentir le déroulé de son spectacle en réagissant aux provocations de ceux qui se sont placés sur le même champ que lui : du côté du terrible.

Ainsi, il me semble qu’une des lectures que je pourrais faire de ce moment passé avec Ludor Citrik est liée à cette notion de place.
Avons-nous, lors de cette représentation, trouvé le bon axe et réussi à nous placer en retrait de notre propre monstruosité pour pouvoir rire de celle de ce clown crado, méchant, jouisseur, sans scrupule, sans loi, et dangereux ?
Si nous avons pu faire cette opération, qui nous place aussi du côté d’une mise à distance de notre pulsion et d’un certain respect des mœurs : nous, spectateurs, nous savons que nous ne mangeons pas les vieux yaourts déjà ouverts et trouvés dans les poubelles, ni que nous n’offrons notre propre vomi à notre voisin.
Nous pouvons alors peut-être nous rendre compte que la grande frayeur de Ludor dans ce spectacle, c’est avant tout celle de la castration.

Et c’est peut-être là que Ludor Citrik est finalement touchant.

Lorsqu’il en a fini de tyranniser le public, c’est bien de sa propre tyrannie dont il s’agit ; de cet autre en lui inconnu, qui le déborde et qu’il interprète d’une manière souvent primaire et presque toujours vulgaire ; de cet autre qui lui fait baisser la tête et découvrir que son sexe part à vau-l’eau. « Qu’est-ce qui m’arrive ?», lance-t-il à la voix et relevant sa robe, (oui le costume de Ludor est une robe, celle-là sûrement qui va avec la petite voix aiguë et agaçante).
Fin du spectacle : Ludor se rend compte que son sexe dépasse de son slip. Avait-il été dans un tel « sleep » qu’il n’avait pas encore remarqué que son sexe s’était fait la malle ? Ou peut-être que le mal était déjà fait depuis longtemps…

Emporté du côté de la stupeur, il tient sa bite sectionnée dans sa main. On la lui a coupée, plus de bite, (les couilles ne sont pas de la partie, il s’agit ici que de bite).
Il l’éjecte de son slip, il la tient horrifié devant le public interloqué. Plus de phallus. Sa bite, très réelle, le latex apporte une ressemblance assez probante, se tient dans le creux sa main. Il hurle : « Zut ! Merde ! J’ai pas eu d’enfants ! »,  et en criant cela, il cherche dans l’assistance un ovule pour sa bite sectionnée.
Enfin après diverses tentatives pour réanimer sa bite sans vie, Ludor Citrik termine son spectacle en la berçant gentiment dans ses bras, telle une mère berçant son petit.

Le méchant clown s’est calmé, plus d’agressivité, juste une adoration et un désir d’ensevelissement de cette bite qu’il tient dans ses bras.
Il n’y aura pas de mise à mort du clown dans ce spectacle, tel Penthée à qui Dionysos sectionna le sexe alors qu’il avait voulu voir l’interdit, l’impossible.

Une phrase sortira cependant de la bouche du clown, une phrase qui résonne à qui sait y voir, ou y ça-voir : « Le réel ça cogne ».

À mon sens, il y a dans ce spectacle du subversivement, mais il est bien du côté de la propre mise en danger de ce clown qui ose nous dévoiler sa grande peur.

Alors nous pouvons nous demander, qu’en est-il de la place du public ? A-t-il tout simplement joui d’avoir eu son lot d’agressivité, de danger de méchanceté, de cette remise en question quant aux mœurs de notre époque ? Ainsi Ludor Citrik se placerait comme un exutoire et proposerait, par le rire une possible libération quant à l’angoisse de notre époque relative à la perte de repères ?

Ou bien Ludor permet-il un chemin plus intérieur, plus caché de cette angoisse archaïque quant à la perte et quant à la castration ?

Sur Peter Shub…

Les mots pour décrire Peter Shub ne sont pas évidents, car Peter Shub est lui-même une évidence, c’est un maître, un géant du clown, un maestro de cette forme que l’on pourrait nommer : entertainment.

Dans le spectacle de Peter Shub, américain vivant en Allemagne, le spectateur est convoqué à l’exposition d’une effervescence de propositions clownesques.
Ça fuse : l’imaginaire, le détournement d’objets, la manipulation, la manière de savoir y faire avec le public, la voix donnée avec parcimonie, mais qui résonne si fortement, enfin la prolifération de propositions toujours données dans leur essence, jamais appuyées, jamais esquissées.
Rapidement le spectateur comprend qu’il n’y aura pas de récit dans ce spectacle et qu’Il va donc s’agir de se laisser embarquer par un clown qui sait y faire et qui, devant nos yeux va dérouler le fils de la représentation en lien avec ce qu’il trouvera sur son passage : chaises, sacs en papier, plantes vertes, appareil de photo, cintres accrochés à un portant, bout de ficelle, tire bouchon…
Maître du tempo, dont il a une sacrée maîtrise, tout lui semble permis, tout lui semble possible.

Dès sa première apparition, ce grand corps nous signale que l’enfance est là. Omniprésente, l’enfance cependant est toujours évoquée avec pudeur, tel un jardin secret dont on reste sur le seuil.
Ainsi le spectacle démarre avec l’image d’un corps assis dans la pénombre sur une chaise placée au lointain. Il chante une petite chanson américaine en craquant des allumettes. Son problème, c’est que jamais l’allumette n’arrive à durer toute la chanson. Ça brûle, il l’éteint, puis recommence. Craquement d’allumette, chanson, doigts brulés, etc. Cette petite allumette, amourette qui ne dure que quelques secondes, ça peut faire un peu mal ! Rires dans la salle.

La chaise était au lointain. Maître également en matière de liaison, Peter Shub la déplace à l’avant-scène. Voilà maintenant qu’il est tout prêt de nous et que tout naturellement la musique l’incite à jouer au jeu de la chaise musicale. Mais il est seul. Soudain il s’arrête, semble chercher quelqu’un dans le public, puis descend dans la salle pour ramener sur scène un spectateur souriant. Ce sera son partenaire, ils vont jouer ensemble au jeu de la chaise musicale.

Pas de lutte, pas d’injure, pas de méchanceté, ici pas de spectateur maltraité. Les deux gaillards sont devant nos yeux en train de jouer. Il y a du plaisir.
Le spectateur intimidé voudrait pourtant bien gagner la partie. Peter Shub le laisse faire, il gagne, il le félicite, ils repartent. Musique.

C’est là que subrepticement, dans le jeu de Peter Shub, de tout petits gestes apparaissent. Simples, rapides, précis, minuscules tentatives de tricheries.
Finesse du déplacement de la chaise, le spectateur joueur ne peut rien faire et ne pourra plus s’asseoir sur celle-ci. Peter Shub le remercie, le public l’applaudit, il va se rassoir.

Mais finalement est-ce le gagnant qui compte, ou plutôt la symbolique du petit que Peter Shub, met en exergue par son jeu ?
Puissant et évident ressort comique, le petit a donné à l’objet chaise sa véritable valeur poétique.

Il me semble en effet que lorsque Peter Shub déplace un objet, que ce soit du lointain de la scène vers le devant, ou lors de l’évocation d’un jeu de notre enfance ou encore d’un côté de sa petite table vers l’autre, c’est bien de ce petit dont il est question et de sa mise en perspectives avec l’autre : le grand.

C’est à mon sens cette mise en perspective qui fait naitre son univers poétique. C’est là qu’il nous atteint dans notre essence, c’est là aussi qu’il nous emporte dans le rire.

Ainsi nous poursuivons le spectacle : Une petite plante verte, tout juste sortie d’un sac en papier se trouvant posée à ses pieds est disposée dans son pot de terre, sur un guéridon. C’est mignon. Mais le clown n’est sûrement pas là pour satisfaire le mignon… Sortant une paire de ciseaux, Peter Shub se met à tailler la plante à toute vitesse. Nous sommes transportés dans un salon de coiffure qui se termine par un petit parcours du miroir. Évocation du coiffeur toujours attentionné et toujours aussi très satisfait de sa coupe, même s’il ne reste qu’une mèche de cheveux – verdure dressée sur la tête-plante de ce client du salon de coiffure quelque peu perplexe. Rires.
A la suite de cette scène, les cheveux-verdure sont ramassés dans une assiette à dessert, et Peter Shub nous transporte dans un restaurant asiatique, où il n’est pas simple d’attraper ces quelques bouts de feuillage avec des baguettes chinoises.
Devant la réaction du public un peu dégoûté, cette idée de manger ce feuillage est rapidement abandonnée. Peter Shub descend alors dans la salle : nous sommes à la messe, la bénédiction est suivie de la proposition de manger l’hostie, le spectateur doit ouvrir la bouche cérémonieusement. Mais Peter Shub, l’évêque, s’excite et veut donner toutes les hosties en même temps, fin de la séquence.

Puis comme pour faire écho à cette improvisation, Peter Shub attrape une plante verte d’une grosseur importante, genre gros hibiscus qui se trouvait justement dans la salle et l’expose sur la scène.

Alors qu’on s’attendait à une action du clown sur cette nouvelle trouvaille, rien ne lui sera fait. La plante restera au milieu de la scène durant tout le reste du spectacle.
Était-ce une idée soudaine d’improvisation, finalement abandonnée ?
Je préfère me dire que finalement la seule présence de cette plante encombrante sur le plateau suffit à rappeler qu’il faut se méfier du monde des apparences.

 Le remarquable du petit est plus intéressant que la manipulation du grand.
Et c’est bien un des aspects de ce spectacle qui m’a touché.

Je pourrais encore citer les figures que Peter Shub décline en multiples propositions autour de cette notion du minuscule : le tout petit appareil de photo avec son trépied d’une extrême minceur façon Giacometti, ou encore avec la petite marionnette qu’il actionne de son propre bras et qui cherche bien sûr à l’étrangler.

 Si Ludor Citrik en regardant le chao autour de lui, celui-là même dont il est responsable, nous dit d’un air satisfait «  quel bordel ! », Peter Shub nous emmène dans un univers où le bordel est soumis à sa propre forme d’organisation. Ce n’est pas lui qui crée le bordel, mais c’est lui qui, en s’organisant autour et avec lui, crée un univers poétique. En passant par l’imaginaire et la moulinette poétique de ce clown équilibriste le quotidien devient sujet de rire, rappel de notre enfance, images insolites.

Ainsi en réinventant un univers où la hiérarchie est bousculée et où tout jusqu’au plus petit peut être sujet de jeu, de poétique et de rire, Peter Shub nous apporte une forme de sourire intérieur et de bonheur.

Quand l’un expérimente le « ça manque » hurle, l’autre nous raconte un monde où tout manque et nous incite à le réinventer.

 N’abandonner ni ce cri, lorsqu’il est sincère et intérieur, ni ce sourire lorsqu’il nous emporte du côté de l’apaisement est pour moi essentiel et fait partie de ma responsabilité de spectatrice…
Pourtant il me semble que malheureusement, dans les médias ce n’est souvent que le premier dont il est question… Serait-ce un effet de mode ?

 Sur la Fura Dels Baus …

Quelques jours avant de se rendre au spectacle MURS, de la Fura Dels Baus, les futurs spectateurs reçoivent un mail dans lequel il leur est dit que, pour profiter pleinement de la représentation à laquelle ils s’apprêtent à assister, ils devront utiliser une application nommée MURS, téléchargeable sur un lien donné ci-dessous, par ailleurs nous apprenons aussi que des Samsung Galaxy S5 seront mis à disposition pour ceux qui ne possèdent pas de Smartphone.

Ce premier aperçu du spectacle qui s’annonce très « moderne » m’intrigue. Je télécharge sans trop de difficultés l’application et attends le jour J, en allant lire quelques articles sur le spectacle. Articles dans lesquels je ne comprends pas très bien s’il va s’agir de dénonciation ou de capitulation…

Dès le début du spectacle je comprends, en tous les cas, que ça ne va pas faire dans la « dentelle ». Les spectateurs déambuleront leurs portables à la main dans quatre espaces proposés : espace santé – espace finance – espace bio – espace sécurité, dans lesquels ils assisteront à des minis représentations façon théâtre de tréteaux moderne.

La proximité de ses espaces oblige les comédiens situés sur des estrades ou sur des constructions scénographiques AD HOC à se munir de micro et à défendre leur morceau de texte coûte que coûte. Par conséquent ça hurle. Même si, finalement il s’agit pour eux de formuler des demandes finalement très simples telles que : la nécessité pour les spectateurs de lever les bras, de danser, de sauter par dessus une balustrade ou de faire monter la bourse avec l’aide de leur Smartphone ou encore de faire des photos bios, ou même de se laisser photographier. Ainsi des gagnants seront-ils élus par un système de photographies prises à la sauvette pendant le spectacle.

 L’acteur, sorte de Monsieur Loyal, parle un langage approprié au style de son espace : management et efficace, finance et froid, bio et énergique, santé et entraînant. Ces jeux de langage semblent chercher à nous faire croire que c’est cela notre société, celle-là même qui nous procure tant de jouissances, un monde dépersonnalisé où il s’agit d’élire des gagnants et des perdants, des coupables et des victimes, des méchants-marchands ou des gentils-victimes.

 Puis tout à coup  il y a un grand bruit d’explosion, tout semble se détraquer, les lumières s’éteignent, c’est la panique. « Il y a un virus ! », annonce une journaliste sur une vidéo qui défile devant nos yeux. Ça hurle de tous les côtés.
Des vrais faux acteurs ou de faux vrais comédiens débarquent dans la pénombre et cherchent à s’agripper à nous. Ils ont des visages bouffis et sont maquillés de matières boutonneuses pas très inspirantes.

 Devant cette représentation terrifiante, les jeunes filles crient très fort…

D’autres vrais faux acteurs ou faux vrais comédiens, protégés de combinaisons et de masques nous attrapent et nous bousculent. Ils crient eux aussi tout en cherchant à nous entrainer ailleurs : «  Sortez ! Sortez ! Un virus nous attaque ! »

Dans les autres salles, d’autres catastrophes sont représentées, mais je ne les vois pas, puisque je suis dans la salle où il est question de bien-être. Ce sont donc ces corps parfaits qui étaient prônés quelque temps auparavant qui se désagrègent et qui sont atteints dans leur entité.

Mais que je sois là ou là, n’enlève rien au fait que ces hurlements à répétition ne me disent rien qui vaille et que quelque peu perdue parmi ces spectateurs apeurés, je me demande pourquoi au théâtre depuis un certain temps existe-t-il cette curieuse mode du hurlement ?

 Finalement le côté Club Med a réussi à laisser la place à un désœuvrement général, un univers post-apocalyptique est devant nos yeux. C’est le retournement du spectacle, la remise en question de la jouissance du spectateur, assujetti à la tyrannie de son Smartphone.

 Pour ma part étant un peu extérieur à tout ce propos je ne peux m’empêcher de penser : « AH voilà la pirouette très très politique basique de la fuerra. »

Qu’importe mes doutes, pour une partie du public présent, ces bousculades, cette prolifération de hurlements et cette manifestation d’angoisse exacerbée sont le levier d’un plaisir certain.

Dans ce brouhaha je me retrouve seule. Mes amis ont disparu. Ce soudain changement d’ambiance façon film américain d’espionnage, dont je ne saurais dire s’il est mauvais ou pas, me laisse abasourdie.

 Soudain mes actions deviennent quelque peu incontrôlables : je suis violente envers un acteur qui s’agrippe à moi en vocifère : « Écartez-vous ! » Moi je lui hurle à mon tour : « Vous voulez me faire mal !? C’est ça que vous voulez ? » Puis j’ai aussitôt des remords. Pauvres acteurs obligés de se taper des spectateurs pas bons joueurs, de ces vrais faux rebelles, ou plutôt tout simplement de ces spectateurs un peu trop vieux pour ce genre d’activités. Mauvais spectateurs rébarbatifs aux parcs d’attractions façon légèrement bobos et agencés pour plaire aux jeunes adultes qui pour leur part sont habitués à tripoter leur portable, aux concerts et aux bousculades bien plus sévères que celle-ci.

 Je me retrouve maintenant dans l’espace de sécurité où une scène de torture est jouée devant nos yeux : un homme est désigné coupable parmi les photographies affichées sur l’écran géant. On nous fait croire que c’est un spectateur lambda, mais pas longtemps, puisqu’une évidence est là, rédhibitoire : quel spectateur lambda irait jusqu’à accepter de se faire pendre par les pieds ? Ce faux spectateur est donc tiré sur les tréteaux par les méchants de la sécurité qui cherchaient un coupable, puis suspendu par les pieds et ligoté avec du scotch jaune. C’est esthétique le scotch jaune.
« Vous voulez être jeune avec moi ? », vocifère une très méchante femme en lui balançant d’abord de la farine, la farine c’est beau dans la lumière, puis une substance glaireuse, style merde ou peinture.

 Je me rends compte que c’est la deuxième fois que j’assiste lors d’une représentation de « théâtre contemporain » à une torture de ce genre : un acteur est suspendu par les pieds. La souffrance évoquée flirte-t-elle avec l’esthétique ?

 Que me raconte cette image ? Une forme de fantasme de fustigation liée à l’angoisse de notre monde moderne ?
Cette représentation de torture serait-elle une métaphore pour dire autre chose, un code s’installerait-il entre le public et ce genre d’images ?

 Mon amie me retrouve c’est la fin du spectacle, elle n’est pas très enthousiaste non plus. N’ayant pas voulu être consignée à une place, elle s’est baladée dans toutes les salles et donc a pu remarquer que des tortures différentes étaient proposées dans chaque salle.
Sur un écran les pseudos des spectateurs, lorsqu’ils ont ouvert leur application MURS pour participer au spectacle, s’affichent avec leurs petits mots : « Besos Besos », « je t’aime chéri … ».

En sortant j’entends un spectateur dire en tripotant son portable à son ami : « alors je suis un rebelle ? Il paraît qu’à la fin du spectacle on te dit si tu es un rebelle… »
Un autre spectateur que j’interroge dans la fille d’attente du vestiaire me dit qu’il a aimé. Lorsque je lui demande pourquoi, il me répond qu’il a trouvé ça original et qu’il n’avait jamais vu de spectacle où il était demandé aux spectateurs de se servir de leur portable. Enfin qu’il pense que c’est un spectacle moderne et subversif.

Au final s’il s’est agi dans cette déambulation participative d’une certaine forme d’acceptation de la part du public, quant à son lâcher-prise et au fait de se laisser manipuler en acceptant l’assujettissement à son Smartphone, oui il m’a été impossible d’entrer dans cette posture.

Des questions restent en suspens.
Peut-on accuser ce qui précisément fait le grain à moudre de ce qu’on cherche à accuser ?
Peut on dire aux gens vous êtes ça, vous êtes ci, alors que précisément c’est cela que l’on voudrait récuser : notre société où tout semble nous pousser vers un désengagement de notre intime du mystère de l’autre en nous ?
Peut-on être subversif et en même temps assujetti au politique aussi bien financièrement que dans ses propos ?

Sans être étrangère à cette forme de représentation, je sens en moi le doute quant à sa sincérité et à sa qualité artistique.

 Je sais que la Fuera Dels Baus a eu ses grands moments, ses spectacles mythiques, mais cette forme-là de représentation me semble faussement politique. Elle utilise une marchandisation de l’être pour en faire son beurre et nous faire croire que le grand coupable c’est l’autre. C’est là précisément qu’est mon désir de vigilance…

Liens :

http://www.festival-mondial-clown.com

 www.petershub.de

http://www.ay-roop.com/compagnies-et-spectacles

http://lavillette.com/evenement/la-fura-dels-baus/

 http://www.lafura.com/

 

 

reflexion autour de trois spectacles : Rance Gression de Ludor Cytrik, Vestiaire non surveillé de Peter Shub et MURS, la performance déambulatoire de la compagnie catalane: La Fura dels Baus